mardi 18 mars 2014

Autodétermination de ta race

J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c'est que j'ai lu, dans les médias occidentaux franco- et anglophones, relativement peu d'énormités sur ce dont je vais vous entretenir céans. La mauvaise, c'est que c'est uniquement parce que les circonstances du cas d'espèce placent la loi du côté des médias en question.

Parce que bon, c'est un peu hors-sujet (mais pas tant), mais je pourrais dire deux-trois mots sur la légitimité qu'il y a à renverser un président certes corrompu jusqu'aux dents (mais à peine pire qu'un conseiller d'Etat d'un canton bilingue de la vallée du Rhône, juste un peu moins subtil) mais démocratiquement élu (certes avec quelques irrégularités, mais à peine pires que celles commises par un maire UMP d'une commune du sud de la France, juste un peu plus surveillées parce que vous comprenez, ces gens-là connaissent à peine la démocratie, même que les Bolchéviques sont peut-être encore en embuscade pas loin). Et que non, ce n'est pas une révolution mais une émeute qui a réussi, une révolution implique un changement radical de la structure politique et sociale de l'Etat et ce n'est pas à l'ordre du jour.

Bref.

Ce dimanche eut donc lieu un référendum sur l'autodétermination de la Crimée. Comme prévu, le score fut stalinien en faveur du rattachement à la Russie, aidé en cela par la nette préférence des Tatars et Ukrainiens de la péninsule pour la pêche à la ligne ce jour-là1.

De manière excessivement prévisible, l'Union européenne et les Etats-Unis2 "dénoncent fermement cette masquarade" (expression piochée au hasard parmi la douzaine disponible dans ce genre de circonstance). Le fait est qu'ils ont raison. Cette fois.

La Russie, et avec elle les Russes de Crimée, invoquent le droit à l'autodétermination. Bien bien bien.

La notion de droit à l'autodétermination, ou droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, remonte au moins à l'époque mésopotamienne et aux cités-Etats de la Grèce antique. Plus récemment, elle fut développée dans le cadre de la montée des nationalismes en Europe au XIXe siècle, en particulier pour affaiblir les empires Austro-Hongrois et Ottoman3. La Société des Nations, tout occupée à justifier la "mission civilisatrice" des puissances occidentales, l'a expressément rejetée. À partir des années 1950, elle ressurgit pour servir de base aux mouvements de décolonisation et la résolution des Nations unies du 14 décembre 1960 a, en apparence tout du moins, porté cette revendication au rang de principe fondateur du droit international.

Seulement voilà, derrière ce formidable élan de générosité, les États y ont vite vu une menace sérieuse sur leurs frontières extérieures: les pays, à part quelques confettis insignifiants sur la grande scène internationale, ne sont pas des monoblocs et il s'y trouve presque invariablement des groupes de culture différente de la majorité. En toute logique, ces groupes ethniques (Basques, Bretons, Savoyards, Kurdes, Québécois, Serbes du Kosovo, je vais pas vous faire toute la liste, elle est plus longue qu'un jour sans photo de chatons) devraient pouvoir, le plus légalement et légitimement du monde, déclarer leur indépendance à la suite d'un référendum dont le résultat aboutirait à cette solution. Et l'État dont ils se séparent d'accepter immédiatement et loyalement la parole des urnes.

La bonne blague.

Parce que voyez-vous, les États, qui sont plutôt du genre prévoyant, se sont tous dotés de dispositions légales protégeant l'intégrité de leurs frontières et visant à interdire à une province ou un groupe ethnique de faire sécession. La résolution 1514 (XV) vise d'ailleurs implicitement les régions et pays placés sous un régime colonial ou de tutelle, qui ne sont pas intégrés dans les frontières de l'État colonisateur. Vous l'aurez compris, ce n'est pas le cas de la Crimée. Et le chiffre 6 de dite résolution vient rapidement doucher un certain nombre de belles revendications indépendantistes. Un peuple n'est pas un sujet de droit international. Seuls les États le sont.

En passant, reste à définir ce qu'est un peuple. Si la définition la plus communément acceptée est celle d'une communauté de langue et de culture, le problème se corse (ha ha, hi hi, ho ho) singulièrement dès qu'on se penche sur des cas concrets. Hormis quatre dimanche par an, les Suisses se considèrent assurément comme un même peuple malgré quatre communautés linguistiques issues de deux aires culturelles différentes (mais allez donc lire ceci). À l'autre bout de l'échelle, les Balkans sont une véritable macédoine (ha ha, hi hi, etc.) où le morcellement de la population rend totalement illusoire la constitution d'États mono-ethniques et où historiens et ethnologues ne s'accordent même pas sur le fait que Bosniaques, Croates et Serbes formeraient un, deux ou trois peuples, selon que l'on considère le critère de la religion comme primordial ou accessoire face à celui de la langue, qui est la même pour les trois communautés (je vous fais provisoirement cadeau du Kosovo).

À ce stade, vous devriez avoir déduit que, selon le droit international actuel, la Crimée, qui n'est pas une colonie mais une partie intégrante de l'Ukraine, ne peut pas se prévaloir d'un droit à l'autodétermination et qu'une sécession ne pourrait se faire légalement que d'entente avec les autorités ukrainiennes.

Alors quoi?

Alors bon, s'extasier devant le "formidable élan" de la jeunesse ukrainienne (et parler d'une révolution qui n'en est pas une) pour ensuite aller chouiner que le petit Vladimir ne reste pas sagement les bras croisés, je veux bien dans l'absolu: le fait est que la Russie n'a pas à se mêler des affaires internes de l'Ukraine et que cette dernière n'a pas violé la souveraineté de la Russie. Mais comment dire? Quand on a suicidé un président démocratiquement élu pour y mettre un pantin à sa solde, bombardé un État pour soutenir la sécession d'une province de ce dernier, un autre pour montrer à Papa qu'on sait faire aussi et quand on occupe toujours, douze ans après les faits et pour des raisons de plus en plus obscures, un pays qui n'y est pour plus grand-chose dans ce qui pouvait vaguement justifier d'y foutre le feu, on pourrait avoir la décence de fermer sa gueule.

Parce que, voyez-vous, le message a beau est factuellement exact, il est rarement bien entendu quand l'émetteur est dénué de toute crédibilité quant à son contenu.



1 Si vous avez compris l'allusion, j'ai une seconde mauvaise nouvelle pour vous: vous êtes vieux (ou français, voire les deux).
2 Equivalent chez certains à "l'ensemble de la communauté internationale". Les Africains, Sud-Américains, Asiatiques et Océaniens apprécieront. Le ton de cet article est d'ailleurs totalement puant de bout en bout.
3 Oui, par ces mêmes Etats, France et Royaume-Uni en tête, qui, en même temps, colonisaient l'Afrique et l'Asie à tour de bras. C'est rigolo, hein?

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